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Témoignage de Sylvestre Caissy, Bouaké, Côte d'Ivoire

  • Santé : Santé mentale
  • Afrique : Côte d'Ivoire
  • Témoignage

Par Handiplanet le 26/10/2016

M. Sylvestre Caissy, a traversé la maladie mentale, a été soigné sans succès par les médecines traditionnelles, puis a été enchaîné durant six ans, avant de rejoindre la Saint Camille à Bouaké où il a été accueilli, soigné puis y a travaillé avant de rejoindre l'équipe responsable des centres de Bouaké au service technique et du patrimoine.

 

Je suis né d’un papa qui a un caractère très dur. Il était très frivole, ne pouvant rester avec une femme plus de dix ans. Avec ma mère, il a eu 4 enfants et il a ensuite pris une autre femme avec laquelle il a eu 3 enfants. Il a eu une autre femme encore dont il a divorcé. Quand il est décédé en 1980, il était avec une autre femme qu’il venait de prendre depuis 1 an. J’ai été si marqué par ses désordres sexuels que je me suis dit enfant que si je grandissais, je ferai le contraire de ce qu’il faisait. 

A notre naissance, il nous a tous baptisé. J’ai fini mes études primaires, mais je n’ai pas réussi à rentrer en sixième. Bien qu’il soit fonctionnaire, avec des bons revenus, il a refusé de payer mes études. Il me disait tu es  trop « bandit », pour que je te paye des études. Il faut dire que j’étais un peu  voyou. C’est ainsi que je suis resté sans activité scolaire toute l’année 1979. Je me suis dit alors que ce n’était pas la peine de rester avec lui et j’ai rejoint ma maman qui était dans un autre village.  Quand je suis arrivé chez elle, mes frères ont d’abord été favorables puis on refusé de me mettre au collège. Ainsi ma mère m’a adressé à ma grand-mère maternelle qui était à Abidjan. Je suis resté avec elle et j’ai appris l’électricité auto. Mais très vite j’ai abandonné parce que la pratique était un peu trop dure.

Et c’est ainsi qu’un soir, je partais me coucher vers 22h, et une voix m’a très nettement parlé me disant : Sylvestre, prie avant de dormir,  et ce à plusieurs reprises. J’étais incapable de dormir, trop agité. Au catéchisme une sœur nous avait bien dit de prier avant de dormir ou de réciter le Notre Père ou de faire un signe de croix. J’ai fait le signe de croix, mais je n’arrivais toujours pas à dormir. Pour contenter la voix, j’ai alors fait le Notre Père, rien n’a changé. Je ne pouvais pas dormir. Et toujours la voix qui me disait : lève toi et prie. J’ai alors fait « Je vous salut, Marie », sans résultat. Je me suis alors levé et je me suis dit qu’en récitant ces prières, c’était la première fois que j’avais prié. Comment j’avais fait, je ne le sais pas, mais je sais qu’une grande force est venue en moi. J’avais une amulette au doigt, un grigri pour me protéger des accidents et j’ai senti qu’il fallait que je la jette par la fenêtre. J’ai fermé toutes les portes et pour la première fois, j’ai prié de 22h jusqu’à minuit. 

C’est de là qu’est partie toute mon histoire. Quand je suis parti à Abidjan à 17 ans, je voulais devenir le plus grand bandit ou l’homme  le plus réussi du monde. Et voilà qu’avec cette nuit, tout a changé. Moi qui fumait, j’ai arrêté, moi qui convoitait les femmes, j’ai arrêté de le faire, moi qui volait, qui mentait, j’ai arrêté, parce que je priais désormais, le soir et le matin. Mes grands parents étaient inquiets, me disant que j’allais devenir fou. Mes amis me mettaient en garde sur ma santé mentale. Ces petites attaques m’ont fragilisé, mais je n’étais pas découragé.   En 1981, je suis allé à Bonoua, à 60 km d’Abidjan vivre avec ma maman et son second mari. J’ai passé un concours pour entrer dans un centre technique qui formait à la maçonnerie, à l’électricité et à la mécanique. Je l’ai réussi et j’ai choisi la maçonnerie. Ainsi j’ai fini en 1984 en bossant beaucoup.  

Un an avant la fin de ma formation, mon grand frère est devenu fou, malade mental. Il devait assurer la continuité de la famille et pourvoir à ses besoins. Moi je devais rentrer au séminaire après mes études. Je l’aimais beaucoup et j’ai été très affecté par sa maladie. Ainsi, alors que j’étais au séminaire, j’ai fait ne dépression mentale.  A force de me concentrer sur la prière, à force de m’adonner aussi  à la masturbation, j’étais dérangé et cela me donnait beaucoup de peine. Parce que je savais que c’était un péché. Mais c’était devenu un vice depuis l’âge de 16 ans. Tout ça a fait que je suis sorti du séminaire. Il me manquait trois mois pour devenir religieux. Je n’ai pu réaliser ce rêve. Mais Dieu ne m’a pas abandonné.

Les prêtres m’ont conduit à l’hôpital de Bingerville et quand la maladie a été stabilisée, je suis reparti à Abidjan et je suis resté avec mon grand frère paternel. Il s’occupait de moi et cela allait très bien. Quand je suis retourné à Bassam, j’ai tout de suite trouvé un emploi sur les chantiers du diocèse de Bassam. Je m’occupais de ces chantiers avec un frère Franciscain qui me dirigeait. Nous avons fait la résidence de l’évêque, le centre de de recollection, le centre jean Paul 1er. Je m’apprêtais à aller à Aboisso sur un nouveau chantier pour la construction du petit séminaire quand j’ai fait une rechute. L’idée de repartir au séminaire était revenue encore. Le père qui m’a vu travailler m’a dit : Sylvestre, si tu vois que tu peux, n’hésite pas à revenir parce que nous t’attendons. J’y pensais sans arrêt. Cela m’a perturbé et, depuis ce jour de 1986, j’ai fait rechute sur rechute. Mes parents m’ont envoyé au Ghana pour me traiter. J’y ai vu un prophète Ghanéen. Il m’a traité, m’a traité, mais ça n’a pas marché. . On m’a envoyé chez les féticheurs, mais ça n’a pas marché. On m’a envoyé à l’hôpital, ça n’a pas marché. On m’a alors enchaîné sous la pluie et le soleil. J’étais enchaîné 6 ans parce que les parents ne trouvaient plus de solutions pour me guérir. Ils ont tout tenté. En plus chaque fois que la crise me revenait, je cassais tout dans la ville. Je partais jusqu’à l’hôpital et je cassais tout à l’hôpital. Partout où je passais, je ne faisais que des dégâts. J’embêtais les gens dans les rues. 

Pour ne pas que je fasse tous ces désordres, mes parents m’ont enchaîné. Je suis resté dans les chaînes pendant six ans.  A Bonoua, à 60 km d’Abidjan. Ils m’ont enchaîné dehors, sous un arbre dans la cour de la maison. Sous l’arbre, c’était là qu’on venait me donner des soins traditionnels. On me mettait des poudres dans les yeux, dans les oreilles. C’est là que je déféquais, là que j’urinais, là que je mange, là que je fais tout. Dehors. Sous l’arbre. 

Et voilà qu’un jour ma petite sœur qui en avait marre de me voir enchaîné, mourant, m’a donné la clé du cadenas en cachette. J’ai pu ouvrir la chaîne et je me suis sauvé. Je me suis retrouvé dans les rues. J’ai passé près de trois ans dans les rues à me promener sans cesse. Je partais dans d’autres villes, à pied de Bassam à Abidjan, je marchais près de 100 km. J’étais comme ça, je déambulais dans les rues. Je mangeais dans les poubelles. Je buvais l’eau des flaques d’eau. C’est comme ça que je me nourrissais. 

Un jour comme ça, je me suis dit il faut que je parte à Bouaké. Je suis allé voir l’évêque et je lui ai dit : Monseigneur, je veux aller à Bouaké, mais je n’ai pas d’argent. Il m’a dit : « mon fils, je n’ai pas d’argent à te donner. Mais va à la maison, tu vas trouver l’argent. »  C’est tout ce qu’il m’a dit. Je lui ai dit merci et puis je suis retourné, j’ai pris la route de la maison, tout en étant joyeux, parce que je comptais toujours sur la providence. Et voilà que j’arrive à la maison. Il n’y avait  personne… personne. La maison vide et personne. A la maison, il y avait un arbre. Sous l’arbre, il y avait une table. Et sur cette table il y avait un pagne. Je me suis dit que si Monseigneur m’avait dit que l’argent était à la maison, il devait être au bout de ce pagne. J’ai attrapé le pagne, je l’ai soulevé et j’ai vu qu’un des quatre bout du pagne était attaché. J’ai défait le nœud et il y avait 10 000 Francs CFA. En 1996, letransport Bouaké, Abidjan c’était 2500 francs. J’avais 10 000 FCFA. Je savais que c’était la grâce de Dieu. Donc, ce même jour, je n’ai pas fait le voyage, je suis allé d’abord garder l’argent, parce que j’ai eu peur. Je me suis dit : Ah, peut être que c’est l’argent de quelqu’un, qui va le réclamer. Je suis resté silencieux dans la maison. Trois jours après, personne n’a demandé après l’argent. J’ai sorti l’argent de la cachette Il faisait nuit. J’ai pris lavoiture de Bassam vers Abidjan, où je suis arrivé à la gare de Bouaké. Il était tard, près de 22 heures. C’était le dernier car qui s’apprêtait à partir. J’ai payé mon ticket et je suis rentré dans le car, sans rien connaître de la ville de Bouaké. Le car a démarré jusqu’au poste. Ils ont contrôlé les cartes d’identité. Ils ont contrôlé ceux qui étaient à ma gauche, à ma droite. Mais personne ne m’a rien demandé. On ne m’a pas contrôlé jusqu’à Bouaké. J’y ai vu un signe. 

Je suis arrivé à Bouaké vers 4 h du matin. Je ne connaissais personne. J’ai marché, marché, marché encore dans la nuit sans savoir où j’allais. J’ai cherché le monastère de Bouaké parce que je savaisque les moines étaient là. J’ai fait le grand tour de Bouaké jusqu’à l’aéroport, jusqu’à l’Université, partout. Le jour m’a surpris en train de marcher. Le préau de la cathédrale se voyant de jour, c’est lui qui m’a guidé. C’est ainsi que je me suis dirigé. J’ai trouvé là un monsieur à qui j’ai demandé ma route. Il s’est mis à m’insulter, en me demandant pourquoi je venais ici à Bouaké déranger les gens. Il m’a engueulé avant de s’apaiser et tout doucement m’a dit : « va, c’est tout devant, puis tu prends celle là ! ». J’ai dit merci et j’ai suivi ce qu’il m’a dit. J’ai encore marché.  Je suis arrivé tard au monastère à 22h. Tous lesmoines étaient déjà couchés. Tout le monde dormait déjà. Et quand je suis arrivé le gardien ne m’a pas fait de problème. J’ai trouvé quelqu’un dans la cuisine. J’avais tellement faim. Le monsieur m’a servi un gros plat de riz avec de la sauce. Il m’a indiqué ensuite une chambre où dormir, mais je n’ai pas dormi. J’étais survolté. Le matin les moines m’ont appelé. Ils m’ont mis dans une voiture. Ils sont venus jusqu’à la cathédrale encore et ils m’ont dit de descendre. Quand je suis descendu, ils ont parlé avec un monsieur et ils m’ont laissé là. Le monsieur m’appelle et il me dit monte en m’indiquant sa voiture. Je ne savais pas qui c’était. Nous sommes arrivés au Centre Hospitalier Universitaire, le CHU. Nous sommes rentrés dans une cour. Il m’a dit : « descend ». Là tout de suite on m’a fait une injection. Qui était-il pour savoir que j’étais malade ? Je ne savais pas que c’était M. Grégoire. Je ne le connaissais pas. Ensuite il m’a donné une natte pour me reposer. C’est ainsi que je suis rentré dans le centre Saint Camille pour la première fois de ma vie.  Et c’est là que par la grâce de Dieu, j’ai été stabilisé. 

Pendant six mois toute ma famille me cherchait. Ils ont fait des communiqués dans les journaux, à la radio partout. Ils avaient fixé mes funérailles dans trois mois en se disant que s’ils ne me retrouvaient pas, c’est que j’étais mort quelque part. Or j’étais là et voilà qu’un jour les religieuses de Bonoua arrivent au centre St Camille à Bouaké. Quand elles m’ont vu, elles m’ont tout de suite reconnu. Je leur ai raconté mon histoire. Elles m’ont dit de faire une lettre à ma famille. C’est ce que j’ai fait. Dès qu’ils ont reçu la lettre, ils ont dépêché mon petit frère jusqu’ici. Quand il m’a vu il a commencé à pleurer. Il ne croyait pas mon histoire. Il pleurait. C’est lui qui a porté la nouvelle là-bas et a confirmé à ma mère que c’est vraiment son fils Sylvestre qu’il est vivant. Toute la famille a été rassurée et on n’a pas fait mes funérailles. 

Ici à Bouaké, je n’aime pas rester sans travailler. J’ai donc commencé à aider à faire les toilettes des malades. Ma santé allait mieux. Un an plus tard, un ami prêtre est arrivé ici. Quand il m’a vu, il a dit à Grégoire : celui-ci, c’est un grand travailleur. Il ne faut pas le laisser ici. Il a remis un billet de 10 000 FCFA à Grégoire pour payer des outils de maçonnerie et lui a dit de me trouver du travail. C’est ainsi que nous sommes allés dans une quincaillerie. J’ai pris une truelle, un niveau, un fil à plomb, un marteau et une massette. Je suis allé au nouveau centre de Dar es Salam qui était entrain de s’ouvrir. Là j’ai commencé à travailler et à montrer mon talent de maçon que j’avais appris à l’école.   

Puis je suis devenu plus responsable en devenant adjoint du centre du CHU qui était mixte encore, garçons et filles. Ensuite je suis devenu responsable du centre de Dar e Salam puis co-responsable du centre de Nimbo. J’ai eu des problèmes de dos. C’est ainsi que je suis maintenant à ce poste au bureau comme responsable s des services techniques et du patrimoine. 

J’aime raconter mon histoire à tous ceux qui veulent l’entendre. Une chose pourra  surprendre, j’ai fait mon mariage, oui, en 2002. J’ai deux filles, la petite a trois ans,  la première aura bientôt onze ans. Depuis qu’elle est au CP, elle est toujours la première de sa classe. Elle reçoit les félicitations des professeurs. Voilà, ce qui m’est arrivé, c’est la grâce de Dieu.

 

Interview de M. Sylvestre Caissy; co.sylvestre at yahoo.fr

Langue d'origine : Français
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